la trajectoire de “Lieux”, de Georges Perec

Quand Blaise Pascal est mort, en 1662, sa famille et ses amis sont bien embarrassés. Le philosophe mathématicien a laissé une masse de petits papiers sur lesquels il a noté diverses pensées, dans la perspective d’un grand livre. Plus que faire de ces fragments sans aucun ordre, aucune suite, rapidement recopiés et collés pêle-mêle dans un album ? Trois siècles et demi plus tard, « nous avons été confrontés à la même situation, aux mêmes questions, aux mêmes doutes », raconte Jean-Luc Joly, l’universitaire spécialiste de Georges Perec chargé, avec quelques autres, d’éditer Lieux. Des interrogations si complexes qu’il a échoué quarante ans pour aboutir à une publication.

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En 1982, au décès de l’auteur des Choisissez (Julliard, 1965), cent trente-trois enveloppes cachetées à la cire sont retrouvées dans son bureau, rue Linné, à Paris. Ce sont les restes de lieux, ce vaste projet qui devait s’étendre sur douze ans (1969-1980), plus que Perec a lâché en cours de route. Dans chaque enveloppe, des textes manuscrits ou dactylographiés, parfois des photos, des prospectus, des lettres. En 1969, l’écrivain avait choisi douze lieux de la capitale, et décida de consacrer à chacun deux textes par an pendant douze ans, l’un écrit sur place, l’autre de mémoire, suivant un roulement déterminé par une figure mathématique, un bi-carré latin orthogonal d’ordre 12. Au bout de douze ans, l’écrivain espérait tenir entre ses mains deux cent quatre-vingt-huit enveloppes et y lire « la trace d’un triple vieillissement : celui des lieux eux-mêmes, celui de mes souvenirs, et celui de mon écriture ».

La contrainte meurt à carcan

Moins de la moitié des textes prévus a été rédigée. Au début, Perec respecte son protocole, visit ses douze lieux chaque année et se fait le scribe de leur évolution : Belleville livré aux bulldozers, sa rue natale qui disparaît… Il profite aussi du fait que rien ne sera publié tout de suite pour noter des souvenirs parfois très privés. Au bout de trois ans, cependant, la contrainte meurt à carcan. Perec accumule les retards. S’arrête pendant près de deux ans. réprimander Bâcle certaines descriptions. Fin 1975, il abandonne, puis ouvre certaines enveloppes et publie dans des revues quelques séries de descriptions déjà rédigées.

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Georges Perec viré, qui a tiré sur tout cela ? Première à inventorier le bureau de la rue Linné, elles sont ex-épouse laisse intactes les enveloppes encore scellées. Quelques années plus tard, Ela Bienenfeld, la cousine que Perec considère comme une sœur, décide de tout ouvrir, avec l’aide de l’université Philippe Lejeune, spécialiste des écritures intimes. Danse La Mémoire et l’Oblique. Autobiographie de Georges Perec (POL, 1991), ce dernier donne un premier aperçu du contenu des enveloppes, et s’interroge : « Pourra-t-on un jour publier lieux ? » Comment faire paraître sous le nom de Perec « cet amas inachevé » Celui-la « on devra fatalement imposer une forme et un ordre que ne seront pas ceux qu’il aurait choisis » ? Et de quel droit dévoiler des mots que Perec n’avait écrits que parce qu’il était sûr de maîtriser leur éventuelle divulgation ? Les décennies suivantes, les enveloppes mystérieuses dont seules des pots-de-vin sont accessibles acquièrent une dimension mythique. Les fans de Perec sont impatients. Les ayants droit hésitent. Jusqu’au jour où Ela Bienenfeld donne son accord de principe à une publication de ce projet.

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