“Je préfère aller au collège plutôt que rester ici” : à l’est de Paris, 300 personnes dont des familles survivent dans un camp

D’une dizaine de personnes en janvier dernier, ils sont près de 300 aujourd’hui à vivre dans ce camp informel situé à Pantin, en banlieue parisienne. À l’intérieur des petites tentes, vive en très grande majorité des demandeurs d’asile afghans, sans aucune ressource. Ils survivent aux côtés de plusieurs familles, à la rue depuis des mois.

Une odeur de feu de bois embaume soudain l’atmosphère. Dans cette fin d’après-midi, un petit groupe de jeunes attise la flamme d’un barbecue que j’ai utilisé, au milieu des abris de fortune. Une fois les braises rougies, l’un d’eux pose une grande théière noire sur le grill. C’est l’heure du thé. Après plus d’un mois, l’e-mail rituel a été donné au quotidien des 300 personnes installées dans le camp informel de Pantin, à l’est de Paris. Originaires d’Afghanistan pour la plupart, ces demandeurs d’asile ont passé l’hiver dans cet espace coïncide entre la façade d’un hôtel, un mur de béton et une clôture en grillage, avec pour seul toit au-dessus de la tête , une toile de tente.

“Les premiers arrivants sont venus ici en janvier”, explique Nicolas Laureau, du collectif “Pantin Solidaire”, qui a effectué des maraudes dans le camp. “Les premiers jours, il n’y avait que six tentes. Aujourd’hui, il y en a près de 200”. Cependant, ce mois d’avril n’est pas encore dû à l’interdiction des “points de fixation” (de campements informels) voulue par le gouvernement français. Alors les occupants survivent comme ils peuvent, dépendant souvent de la généreuse des habitants du quartier que relaient pour apporter des repas, des couvertures…

La majorité des occupants sont originaires d’Afghanistan. Mais ces dernières semaines, des exilés iraniens et irakiens sont venus eux aussi s’installer dans le camp. Crédit : InfoMigrants

Arsalan*, 30 ans, trois dernières semaines. Ce camp francilien est l’ultime étape de son parcours d’exil, abouti en 2014. Cette année-là, le jeune homme quitte l’Afghanistan pour le Pakistan. Puis il traverse l’Iran, s’installe quelques mois en Turquie pour ensuite rejoindre la Bulgarie, porte d’entrée du continent européen. Il y passera 42 jours, en prison. “Après ça, j’ai fue pour la Hongrie. Là-bas, je vivais dans le métro”, raconte-t-il en français, en triturant une feuille de papier. En 2015, il a finalement rejoint l’Allemagne, ou il a demandé l’asile. Au bout de deux ans d’attente, il reçoit en fin la réponse des autorités : “négatif”.

D’où son départ pour la France, où il débarque en 2017. Après leur arrivée, Arsalan alterne entre abris de fortune, canapés et chambres d’amis ou hôtels affectés par le 115. Mais depuis six mois, il n’a plus rire. “J’ai passé tout l’hiver dans la rue, sans rien. Enfin, avec ça, quand même”, souffle-t-il en pointant à l’intérieur de sa tente une couette, un drap et un petit oreiller. Vivre ici, était “la seule option” qu’il lui restait. “Mais c’est dur. Parfois, dis-moi que la prison en Bulgarie, c’était plus facile. J’ai l’impression de vivre comme un chien”. A la fin de son récit, de minuscules morceaux de papier jonchent la petite planche de carton, à l’entrée de sa tente.

“Pour les enfants, c’est une catastrophe”

Après quelques semaines, Arsalan pour “voisins” Sana et Abdelaziz, un couple de Marocains originaires de Tanger. Deux autres tentes sont postées à côté de la leur : celles de leurs quatre enfants, âgés de 17, 15, 14 et 2 ans. Tous ont quitté leur pays pour l’enclave espagnole de Ceuta. Après un voyage en mer de 14h00, Dont Abdelaziz préfère ne pas être un souvenir, la famille a posé le pied en Espagne puis a rejoint la France, le 3 mars 2019.

Arsalan est sur la route de l'exil après 2014. Au bout de six mois, le jeune homme est à la rue.  Crédit : InfoMigrants
Arsalan est sur la route de l’exil après 2014. Au bout de six mois, le jeune homme est à la rue. Crédit : InfoMigrants

Trois ans plus tard, le quotidien est toujours aussi difficile. “Au Maroc, je travaillais dans le bâtiment. Quand j’ai voulu faire la même chose ici, je me suis rendu compte que c’était impossible. Sans papiers, personne ne veut de vous”, Raconte Abdelaziz. Trouvez un toit pour sa femme et ses enfants relève aussi du parcours du combattant. “J’appelle le 115 tous les jours, il n’y a jamais de place. On me dit toujours ‘rappelez plus tard’. Et puis, rien”.

Seul lueur d’espoir pour Sana et son mari, la scolarisation de leurs trois premiers enfants, malgré les déplacements incessants dans toute l’Ile-de-France pour trouver un toit. L’aîné rend tous les jours dans son lycée de Boissy-Saint-Léger, à 25 km de Pantin. Les deux autres adolescents, dont Douaa, sont inscrits dans un collège à Marolles-en-Brie, à plus de 30 km. En fin de journée, à Pantin, elle promet sa petite sœur Aya en poussette dans les allées du campement, emmitouflée dans sa doudoune rose. Cette semaine, pas d’école, ce sont les vacances. “Mais je n’aime pas trop ça en fait. Je préfère aller au collège, être en classe avec mes amis plutôt que de rester ici. J’ai hâte d’être à la rentrée”.

Son plus grand frère n’est toujours pas rentré, alors que la journée se termine. Mais son père Abdelaziz n’est pas inquiet. L’après-midi, “il va voir des copains, il joue au pied, ailleurs. Et puis il peut recharger son ordinateur pour faire ses devoirs. Ici, c’est impossible. C’est une catastrophe pour les enfants”.

L’exil après un violon

Un peu plus loin, tout au fond du campement vivent d’autres familles. Ils occupent un espace bien délimité, avec la végétation des orties et les mauvaises herbes semblent réprimander ses droits. Karima*, 47 ans, se déplace difficilement parmi les locataires. Ils sont genou gauche est soutenu par une attelle. “Il s’est cassé sur la route vers l’Europe. J’ai voulu le soigner mais il n’y a plus grand-chose à faire”, explique-t-elle.

Karima vit avec son fils de 18 ans et d'autres familles tout au fond du camp de Pantin.  Crédit : InfoMigrants
Karima vit avec son fils de 18 ans et d’autres familles tout au fond du camp de Pantin. Crédit : InfoMigrants

Si la fracture est bien visible, cette mère de famille afghane cache en fait une blessure plus profonde. Il y a huit ans, alors qu’elle travaillait dans un psychiatrique de Kaboul, elle a été violée par des directeurs de l’établissement. À l’époque, elle a souhaité porter plainte. Plus les liens de son vioeur avec les autorités du pays l’ont dissuadé. Elle s’est assise menacée, elle a quitté le pays, après un de ses enfants.

Au bout d’un long chemin vers l’Europe, Karima s’est installée en Suède, et a demandé l’asile. Comme Arsalan, les trois ans d’attente ont été créés sur un refus. Alors la jeune femme a pris la route pour la seconde fois, direction la France. Mais là aussi, la demande d’asile lui a été refusée. Karima est aujourd’hui en tournée, et a passé un entretien avec l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) il y a deux mois.

>> À (re)lire : La France accueille-t-elle de la même manière les Ukrainiens et les Afghans, comme l’affirme Macron ?

Après plusieurs années à chercher une protection, Karima est complètement épuisée. Elle souffre aujourd’hui de divers troubles psychologiques, que produit son quotidien encore plus difficile. “Je ne dors pas la nuit, et je suis toujours en colère, je fais des crises. Souvent, mon fils ne Understanding pas pourquoi je me mets dans cet état. Mais il est très patient avec moi. Il me dit : ‘Je sais que tu es malade maman, je reste avec toi'”, raconte-t-elle en essuyant ses larmes avec son foulard coloré.

“Dans les hôtels, dans la rue ou ici dans le campement, on est toujours force d’être ensemble, alors il doit supporter mes angoisses. En Suède, au moins, je pouvais m’isoler. J’allais dans la forêt et je criais de toutes mes forces”.

*,Les prénoms ont été modifiés.

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