Au concours Lépine, un “monde d’hommes” presque sans inventrices

publié le dimanche 08 mai 2022 à 08h33

“On m’a dit +c’est une idée de bonne femme qui n’a rien dans la tête+”: rares sont les inventeurs qu’ont réussi à se frayer un chemin jusqu’au prestigieux concours Lépine, souvent “peu prix au sérieux ” et moins libre d’innover.

Dans le haut des stands du concours que récompense dimanche, les meilleures inventions s’affichent farouchement les noms de leurs concepteurs : Guillaume, Patrice, Aurélien… Mais presque aucun nom de femme.

Au total, sur les 358 candidats à lice cette année, il y a 8 inventeurs concurrents. “On a cruel manque de femmes, à peine 2% sur le concours”, a déclaré la guide du concours, Barbara Dorey. “C’est vraiment un monde d’hommes”.

Une situation que n’a pas échappé aux rares compétitrices. “Y’a que des hommes autour de nous !”, fulmine Aurore Fekhart, 30 ans et inventrice d’un passe-manche pour aider bébébés et adultes malades à enfiler des épaisseurs supplémentaires sans que cellules du dessous rebiquent.

Souhaitez-vous me problème selon elle? “On ne nous prend clairement pas au sérieux”, “notamment quand on cherche des financements”. “Il y a des blocages, (…) quelque chose de patriarcal”, ajoute-t-elle, confirme la prépondérance des hommes “parmi les jurés de prix ou parmi les banquiers”.

Pour Christine Garcia, “le fait d’être une femme dans le monde du vin, ça a été laborieux”. Cette inventrice d’un aérateur de vin assure que les investisseurs lui ont “mis des bâtons dans les roues”. “On m’a dit +c’est une idée de bonne femme qui n’a rien dans la tête+, alors qu’en fait, ça part de recherches sérieuses corroborées par des professionnels”, avec le quinquagénaire, convient que “ça aurait été beaucoup plus facile pour un homme”.

– Spoliation masculine –

Historiquement, le peu de femmes “à percer” dans l’invention s’explique par une “instruction féminine très tardive”, l’accès aux études supérieures s’étant débloqué “à la fin du XIXe siècle”, indique Natalie Pigeard-Micault , spécialiste de l’histoire des femmes en sciences, un domaine vers lequel elles sont encore aujourd’hui peu poussées par leur éducation.

Cela s’ajoute un manque criant de modèles car “on n’a introduit les femmes dans les manuels scolaires qu’à la fin des années 90”, bien que les sciences appartiennent surtout dans l’imaginaire au masculin. en cause? “L’effet Matilda”, c’est-à-dire la minimisation systématique de la contribution des femmes, dont le travail est souvent attribué à leurs proches masculins.

Aux débuts du concours Lépine, “même si Madame inventait, c’était Monsieur qui déposait le brevet”, confirme Barbara Dorey. Et même si elles ont choisi de changer, Séoul 16% des brevets déposés en France en 2017 le sont par des femmes, selon une étude de l’Office de la Propriété Intellectuelle au Royaume-Uni. “On reçoit encore des dossiers au nom seul du mari quand les deux révélateurs sur le brevet!”, a ajouté Mme Dorey.

“Les femmes n’osent pas et c’est bien dommage”, soupire Christine Garcia. “On a tellement peu confiance en soi, il semble qu’on ne nous crédibilise pas”. Ils évoquent aussi dans son cas des difficultés “côté familial”, qui demande “une ténacité de fer” face à un mari récalcitrant.

– Les “Zingénieuses” –

“Il y a des femmes qui ne peuvent pas y croire, car quand on est cantonnée à faire la bouffe et s’occuper des enfants, on n’a pas le temps de réfléchir”, opine Mme Fekhart, avec un bagou détonnant. Chez elle, “c’est papa qui garde les gosses pendant les 12 jours du concours. Après tout, c’est aussi les siens !”

“Inventer est une passion qui se développe sur le temps libre”, analyse Pauline Arnaud, des Zingénieuses, un concours qui récompense les jeunes inventeurs de 7 à 12 ans. “Les hommes se l’autorisent davantage car ils ont beaucoup moins de charge mentale”, estime-t-elle.

Le principal problème à ses yeux ? Susciter l’envie, en valorisant notamment les modèles féminins. “Une petite fille qui ne voit pas de femmes que inventent à la telene ne va pas s’autoriser à le faire”, c’est “un cercle vicieux”.

D’où l’idée du concours avec un jury entièrement constitué de femmes de sciences. Un moyen “d’encourager les petites filles à explorer leur esprit d’innovation”, “ce qu’on fait trop peu”. Réponse fin juin pour cette première édition, qui suscitera peut-être des vocations.

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