INFOS JDD. Les trésors de la collection de Bernard Tapie seront mis en vente en juillet

15 h 56, 7 mai 2022, modifié à 17 h 22, 7 mai 2022

Jusqu’au soir de sa vie, Bernard Tapie a réclamé un devoir d’accueillir ses visiteurs en haut des marches de la cour intérieure de l’hôtel de Cavoye, racheté à Hubert de Givenchy en 1986. En rendant visite au maître des lieux, vous faisiez d’abord face à une vaste et exceptionnellenelle table de milieu aux six atlantes supportant un plateau plaqué de jaspe vert d’époque Empire, d’après un dessin de Luigi Valadier, installé sous l’escalier en pierre qui menait aux appartements privés . Au mur de celui-ci était attaché le Triomphe de Neptuneœuvre emblématique du peintre flamand Paul de Vos.

Quelques pas plus loin : le salon Régence éclairé par un lustre à huit bras de lumière d’époque Régence attribué à André-Charles Boulle. Acquis par la famille de La Rochefoucauld au célèbre ébéniste, il a été classé monument historique en 1948 et ne pourra donc pas quitter la France. J’ai estimé entre 120 000 et 150 000 euros. La pièce ouvre sur le grand salon où se tenaient le plus clair de leur temps les époux Tapie. Au sol, deux immenses tapis polychromes de la Savonnerie époque Louis XV à décor floral cousus ensemble. L’un (6,97 m × 5,37 m) et l’autre (6,71 m × 6,37 m) sont estimés entre 20 000 et 30 000 euros chacun.

Face à la cheminée ornée d’un foyer écran à double paroi Louis XVI, trois canapés rouges encadraient une table basse. Le long des murs, une paire de ployants en X de la même époque en hêtre richement sculpté et doré. Plus loin sur une commode, le coffret de voyage à dessus plat en maroquin rouge doré, aux petits fers aux armoiries de Madame Adélaïde, fille de Louis XV…

C’est dans cette pièce que Bernard Tapie aimait recevoir ses vrais amis. Et plus tard ses avocats puis ses médecins. Ici également où, envers et contre tout et tous, ses quatre enfants et ses petits enfants réuniient pour les anniversaires et les fêtes carillonnées.

Lire aussi – Bernard Tapie, histoire d’une météorite politique

Terrible soutien-gorge de fer

L’hôtel de Cavoye et les meubles qui le décorent ont fait l’objet de terribles bras de fer. Tour à tour le Crédit lyonnais, le CDR, les créateurs de tout poil et l’État voulurent saisir ce symbole de réussite acquis par Tapie l’année où Greg LeMond remportait son premier Tour de France, succédant à Bernard Hinault, sous les couleurs de La Vie claire, perle du groupe Tapie. L’ancien chanteur commençait alors sont invraisemblables vie de touche-à-tout. Record of the traversée de l’Atlantique à bord du Phocéa dont il fit réaliser une maquette qui trônait dans l’un des petits salons du rez-de-chaussée, multiples titres avec l’OM ; reprise d’Adidas, achat puis resente de Wonder, la meilleure affaire de sa vie, débuts en politique… Puis vinrent les mauvaises nouvelles : sa condamnation en 1996 – il passera près de six mois en prison –, les dépôts de bilans, les défaites judiciaires , les créanciers qui sonnent à la porte car lie-de-vin du 52, rue des Saints-Pères.

Je ne remeublerai pas, ils reviendront, je n’ai pas de doute…

En juillet 1994, une école de déménageurs envoyée par le Crédit lyonnais accompagné d’un commissaire de police, d’un huissier et d’un commissaire-priseur accueille vider les pièces. Au terme d’une procédure homérique judiciaire, « la saisie fut annulée pour vice de forme, mais le mandataire social préféra garder les meubles au regard des importantes dettes des sociétés et de la holding de Bernard Tapie », se souvient Maurice Lantourne, ils sont ancien avocat. Convaincu de son bon droit et de sa bonne étoile, l’homme d’affaires refuse de les remplacer. « Je ne remeublerai pas ; ils reviendront, je n’ai pas de doute »assure-il. « On visualise les fils électriques dépassant du plafond, les traces des meubles et des tableaux le long des murs, signaler un familier des lieux. Le soir venu, on serait crus dans une maison hantée. » L’optimisme chevillé au corps de Tapie devient prophétie autoréalisatrice. En 2008, quatorze ans plus tard, donc, les meubles regagnèrent enfin le domicile de leur propriétaire. C’est dans ce décor dont il était si fier qu’il décéda le 3 octobre dernier peu avant 9 heures dans sa chambre du premier étage.

Ces meubles, les voilà désormais en vente. Ils seront dispersés le mercredi 6 juillet prochain à l’Atelier Richelieu à Paris. Ordre du liquidateur : la plaisanterie assez dure. Le phénix rapporte moult batailles, mais la mort ramase les copies : la guerre est perdue.

« Une exigence et une curiosité pour l’art »

Les acquisitions du «milliardaire Tapie» ont beaucoup fait fantasmer. “Ce sont des faux”avance coutume de railler ses détracteurs, « une collection de bric et broc »assure les autres, « un moncellement de dorés que aurait même rebuté les émirs du Golfe », trancheraient les derniers. Cette vente aux enchères sera donc le juge de paix. « « La Collection Bernard Tapie, une passion française » proposent de nombreuses pièces d’exception. Dont trois pourraient faire l’objet d’un intérêt particulier de la part de nos muséesDevoile à Me Estelle Nguyen-Hong, commissaire-priseur de la maison parisienne Artus Enchères Allemand Nguyen-Hong, désignée par les tribunaux de Paris et de Bobigny pour réaliser la vente et accélérer la dame de l’époux Tapie. Les pièces présentées avec le lieu que leur a servi d’écrin démontrent une exigence et une curiosité pour l’art en général, et plus particulièrement pour les XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, mais soulignent aussi un goût certain pour l’“l’art de vivre à la française”. »

Lire aussi – Adidas-Crédit lyonnais : pour Bernard Tapie, c’était l’affaire de sa vie

En temoigne un tableau d’Hubert Robert (1733-1808), Paysage avec les cascades de Tivoli. Cette toile de taille imposante (241 × 219 cm) estimée entre 300 000 et 400 000 euros était accrochée dans la salle à manger, la pièce que suit le grand salon Régence derrière la cheminée. Faisant face à cet immense tableau, une « rare commode à la grecque dite commode de Buffon » attribuée à Martin Carlin est estimée entre 250 000 et 300 000 euros. La valeur du meuble est aussi sentimentale car il fut l’un des premiers achats de l’homme d’affaires auprès du célèbre antiquaire Bernard Steinitz.

Au premier étage, les appartements privés et les bureaux de monsieur et madame Tapie, souvent décorés de meubles en laque d’Asie. Les intimes du couple pourraient admirer Le Matin du peintre français Joseph Vernet attaché dans le salon privé.

Au total, 180 lots – 13 tableaux, 128 meubles, 25 luminaires et 14 tapisseries –, pour une estimation prudente, représentent entre 4 et 5 millions d’euros. Une somme sans doute inférieure à la valeur d’acquisition de l’ensemble mais que reflète la part considérable du prestige du mobilier du XVIIIe. « Au regard des très belles œuvres proposées, je pensais évidemment que les grands collectionneurs du monde de l’art, qu’ils soient français ou internationaux, seraient intéressés à vendre », conclut Estelle Nguyen-Hong. Parmi les premiers prix, sur note un hocet du XIXe siècle estimé 100 euros. De quoi tenter à moindre prix les admirateurs inconditionnels de l’ancien ministre.

Leave a Comment