Mort à 58 ans de la romancière Linda Lê, éternellement exilée

DISPARITION – Elle disait être entrée en littérature avec Les Evangiles du crime, paru en 1992. Pour l’ensemble de son œuvre incandescente, l’auteure française d’origine vietnamienne avait reçu en 2009 le prix Prince Pierre de Monaco.

Le dernier livre de Linda Lê, décédée lundi à 58 ans d’une longue maladie, est paru il y a trois mois, en février. De personne je ne fus le contemporain racontait la rencontre en 1923 deux hommes que n’avaient en commun que d’être des insoumis, Hô Chi Minh et le poète russe Ossip Mandelstam, mort en déportation à la Kolyma : «Ho Chi Minh coupe son mausolée, Mandelstam les honneurs d’une fosse commune». La phrase qui donne son titre au livre, empruntée à Mandelstam, Linda Lê aurait pu réprimande à son compte, elle qui écrivait et vivait dans une solitude souveraine

Née en 1963 à Dalat au Vietnam, Linda Lêt vécut ensuite à Saïgon. Ils sont père, ingénieur, d’extraction modeste, ouvriers pour une firme américaine. Sa mère de bonne famille était francophile et francophone. Linda a été scolarisée au Couvent des Oiseaux, puis au lycée français où elle a découvert Balzac et Hugo. Avec son père, elle parle vietnamien, avec sa mère française. Une guerre intime faisait écho chez elle à la guerre que déchirait le Vietnam. Une félure, une discordance qu’on retrouvera dans son œuvre, celle qui séparait ses parents. En 1977, alors que se perdent le travail, Mme Lê embarque Linda et ses sœurs pour la France, direction Le Havre. Linda Lê ne reverra jamais son père avec lequel elle correspondit et qui l’encourageait à écrire. Après sa mort en 1995, elle écrit trois romans Les Trois Parques, Voix, Lettre Mortehantés par ce père aimé et abandonné.

Après son bac, Linda Lê est admise en Hypokhâgne puis en Khâgne à Henri IV. Elle habitera pendant longtemps près de la bibliothèque Sainte-Geneviève, la seconde maison de cette très grande lectrice. Éternelle exilée, elle est méfiait des enracinements (aussi du multiculturalisme) : les livres étaient sa patrie. Elle disait que certains auteurs à des époques de sa vie où sa raison chancelait, l’avaient sauvée de ses abîmes, Cioran ou Thomas Bernhard notamment dont la noirceur la ranimait.

Dualité, guerre interne et enveloppement

Parmi ses écrivains de prédilection, tous des hommes et des femmes qui avaient fait sécession, il y avait Marina Tsvetaeva à laquelle elle consacra un livre. Tsvetaeva dont Linda Lê citait cette phrase : «Je ne suis pas faite pour la vie (…) Je suis une écorchée, alors que vous portez tous une armure.» Et comme une autre de ses poétesses préférées, Emily Dickinson, elle aurait pu dire : «Seule je ne puis être/car des multitudes visitant.».

Le ton de ses romans s’est posé au fil des ans, plus imprécatoires et violents au début, plus calmes et puissants mais non moins troubles, incandescents, crépusculaires, par la suite. La plupart des mèmes sont des obsédants actuels tout au long de son œuvre : la dualité, la guerre intérieure, l’envoûtement, la lutte entre Eros et Thanatos. “J’aime l’incandescence des mots, que les livres soient de brasiers”disait-elle, précisant qu’elle écrivait dans un “état de combustion” Plus dans une grande lucidité. En 2019, elle a reçu le prix Prince Pierre de Monaco pour l’ensemble des oeuvres de son. En effet, Linda Lê, romancière et essayiste, laisse derrière elle une œuvre.


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