entre légendes urbaines et faux fichiers, l’héritage des faussaires du peer to peer

Au début des années 2000, alors qu’Internet commence à bourgeonner dans les foyers, un morceau incongru de System of a Down tourne en boucle sur les lecteurs CD : sans titre LA légende de Zelda, on peut y entendre le chanteur du groupe américain, Serj Tankian, entonner de sa voix caractéristique une ode en l’honneur de Link, le chevalier de la saga de Nintendo. Le tout accompagné d’une instrumentation de base et de cris de joie laisse supposer que le morceau a été enregistré sur un coup de tête, lors d’une représentation publique.

Sauf que cet engagement du groupe n’a, en réalité, n’a jamais existé. Allant à l’encontre de ce que beaucoup persistant à croire aujourd’hui encore, System of a Down, lui-même, ayant nié en être à l’origine. Invité à l’émission de radio américaine « Lovelines » en 2002, Shavo Odadjian et John Dolmayan, respectivement bassiste et batteur du groupe, s’opposent également :

La chanson “Legend of Zelda” qui a été trouvée sur Morpheus, KaZaa ou dans le montant que d’autres plaques sont disponibles en téléchargement est maintenant. (…) C’est probablement un gamer dans sa chambre, avec l’un des nouveaux programmes informatiques, qui est le morceau et qui est du genre à prétendre que c’est System of a Down.

Le groupe de nu metal est loin d’être le seul à s’être ainsi vu abusivement attribué des morceaux. Dans des vidéos cumulant des millions de vues sur YouTube, Bob Marley est encore régulièrement gratifié de l’interprétation de Ne t’inquiète pas sois heureux, Du vin trés rouge o encore mauvais garçons (des chansons de Bobby McFerrin, UB40 et Inner Circle) ; de nombreux morceaux punk sont reliés aux Californiens de Blink 182 (au grand dam de Lit et de Me First and the Gimme Gimmes), et Nirvana n’a, en réalité, jamais enregistré de titre intitulé La moitié de l’homme que j’étais (il s’agit en fait de ramper, des pilotes du temple de pierre).

Les coupables de ces croyances infondées ? Ils s’appellent eMule, Limewire, Kazaa ou eDonkey. Comme je le suggère la réponse faite à la radio par des membres de System of a Down, ces morceaux parfois encore malattribués, sur le Web comme dans les mémoires, résultent directement de l’ère du peer to peer (P2P, « paire à paire »échanges directs entre internautes) et de la naissance du piratage en ligne.

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La maison au graphisme dépouillée du site eMule, en mai 2022.

Le fléau d’une époque

Nous sommes alors en 2001. Première plate-forme P2P consacrée à la musique, Napster vient de fermer ses portes après deux brèves années d’existence, sous la pression des ayants droit. Très vite, d’autres services lui succèdent : Kazaa, Limewire et surtout eMule (auparavant baptisé eDonkey2000)…, chacun a son propre protocole, mais tous ont une différence de taille par rapport à Napster : leur décentralisation.

« Parce qu’il y avait très peu de modération, ces faux fichiers continuaient à circuler »explique Ernesto Van Der Sar, de TorrentFreak

Film pornographique au lieu et place de Matriceversion piratée de Windows percluse de virus, morceaux de Radiohead mal encodés… Cette décentralisation est la principale raison pour laquelle, à l’époque, les utilisateurs intégrés trois vite l’idée que le fichier qui est destiné à être piraté sera peut-être de mauvaise qualité, voire pas du tout ce qu’ils recherchaient. « A la fin des années 1990 et au début des années 2000, la plupart des pièces ont établi le fait de l’Internet lambda et la plus difficile distinction de faire entre les contenus de qualité et les fichiers mal nommés. Et parce qu’il y avait très peu de modération, ces faux fichiers continuaient à circuler »explique aussi Ernesto Van Der Sar, fondateur du site TorrentFreak, spécialisé dans les questions de partage, de piratage et de droits d’auteur.

Les échanges se faisant entre utilisateurs, sans passer par une base de données unique, la qualité d’un fichier et des renseignements associés dépendait intégralement du bon vouloir de celui ou celle que le mettait à disposition de la communauté. Sans compter que, à l’époque, les modems 56 K forçaient bien le support des utilisateurs à patienter plusieurs heures pour télécharger un fichier (multipliant même si la probabilité de faire des erreurs) et que les systèmes de notes et commentaires, qui peuvent aider à separer le bon grain de l’ivraie, étaient encore très rares.

Mais pourquoi mettre à disposition des fichiers que l’on sait ne pas être les bons ? “Je pensais que certains se disaient “marrant” d’embêter avec de faux fichiers les personnes qui téléchargent”, l’attaquant Ernesto Van Der Sar. Et, de facto, nom des internautes américains, aujourd’hui sur les forums, on raconte qu’une des blagues récurrentes de l’époque consistait en une déclaration de Bill Clinton faite au moment de l’affaire Monica Lewinsky en lieu et place des fichiers les plus recherchés.

Ajoutaient à cela des personnes malintentionnées déguisant des malwares sous le nom de fichiers populaires, et les autres, plus des opportunistes, que renommaient leurs fichiers pour qu’ils correspondent aux termes les plus recherchés par les internautes. Cela leur garantissait de les voir télécharges en masse et leur permettait, en retour, d’améliorer leur ” taux “ Sur les plaques-formes de partage, c’est-à-dire le rapport entre ce qu’ils téléchargent et ce qu’ils mettent à disposition. Une donnée importante, un mauvais ratio pouvant s’accompagner d’un ralentissement des téléchargements, voire d’un bannissement. Certains allaient même plus loin dans les magouilles, surfant sur les tendances pour se faire connaître ou piéger les utilisateurs. Sous l’impulsion du rappeur américain Soulja Boy, qui a omis de révéler sa carrière en faisant passer ses morceaux pour des titres en vogue sur les plates-formes de téléchargement.

En ligne, il existe des noms de mèmes ironiques sur les virus (qui sont représentés par un

Professionnalisation du piratage

Ce fléau des fichiers erronés ou vérolés, qui dénonçait, entre autres, la Federal Trade Commission, le régulateur américain du commerce, a disparu au fur et à mesure que les usages évoluaient et se répandaient. « C’est le protocole BitTorrent qui pourrait transmettre le téléchargement illégal à l’industrie », explique Sylvain Dejean, maître de conférences à l’université de La Rochelle et spécialiste de l’économie des chiffres et d’Internet. Selon le chercheur, l’arrivée conjointe du haut débit et de nouvelles technologies d’échange, comme le BitTorrent, ont entraîné progressivement une « communautarisation du téléchargement ».

Le BitTorrent, né en 2001, a fait émerger des groupes fermés, reposant souvent sur la cooptation

Alors que des services comme eMule ou Kazaa étaient complètement ouverts, le BitTorrent, né en 2001, a fait émerger des groupes fermés, reposant souvent sur la cooptation. Dans ces communautés plus restreintes, peu de mauvais fichiers en circulation, selon l’économiste, puisqu’elles étaient baties sur une « exigence de qualité » et avec « un ratio upload/download strictement maîtrisé ». A l’image de Oink’s Pink Palace, dont l’écrivain Stephen Witt raconte les origines dans son livre A l’assaut de l’empire du cadran : quand toute une génération commet le même crime (Castor Astral, 2016), et qui écrit ainsi sur le site du Gardien : « Même si certains fichiers restent en effet des artefacts aux origines inconnues, provenant d’habitants quelconques d’Internet, la grande majorité des MP3 émanaient en réalité d’une poignée de groupes organisés. »

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A cela s’ajoute une forme de « professionnalisation » du piratage, selon Ernesto Van Der Sar, lié à la structuration de l’économie du piratage et à une compétition entre plaques-formes :

Il y a vingt ans, il s’agissait surtout de partager et de découvrir des contenus. Aujourd’hui, les gens veulent simplement de la musique gratuite, et les sites pirates existent pour faire de l’argent. Si un site ou un service propose du contenu de mauvaise qualité, les gens iront chez les concurrentes.

Si le piratage existe toujours, le visage est radicalement changé : les fichiers torrent et le téléchargement direct sur le site de streaming, qui représente 95 % des contenus illégaux en ligne, selon un rapport de la société Musso. Et ce sont davantage les livres, les compétitions sportives et les series que sont aujourd’hui ciblés, du fait, notamment, de la multiplication des contenus vidéos exclusifs sur les plates-formes comme Netflix, Amazon Prime, Apple TV ou Disney+ : les les utilisateurs ne pouvant payer de multiples abonnements sans faire souffrir leur compte en banque, ils se tournent davantage vers les contenus mis en ligne illégalement.

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En fin de compte, grâce à l’apparition des commentaires, à divers forums et une poignée d’articles, la justice a été rendue pour System of a Down, mais surtout pour le groupe qui, pendant toutes ces années, s’est unfair spoiler LA légende de Zelda. Contrairement à ce que suggéraient Odadjian et Dolmayan il y a vingt ans, le morceau n’a pas été enregistré par un enfant jouant sur son ordinateur mais par un groupe réel : The Rabbit Joint, originaire du Maryland. Composé par Joe Pleiman et Jesse Spence, sur un autre encore retrouver la trace du titre grâce à un autre vestige d’Internet : MySpace.

Rectification le 13 mai à 9h20 : correction d’une erreur concernant l’instrument joué par Shavo Odadjian.

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