Cryptomonnaies : anatomie d’un carnage

La valeur de toutes les cryptomonnaies a dévissé ces derniers jours. Un mouvement qui, car ils sont plus amples rappelle les heures les plus sombres de l’histoire du bitcoin, mais dont les singularités peuvent en faire un épisode particulièrement douloureux pour l’économie.

Ce sont deux cents milliards de dollars qui sont partis en fumée en 24 heures, a recalculé jeudi 12 mai le site CoinMarketCap, qui suit l’évolution des cryptomonnaies. Ces dernières traversent actuellement une zone de très fortes turbulences enregistrant des pertes à répétition et qui semblent sans fin.

La reine d’entre elles, le bitcoin, vaut 60 000 dollars pour un bitcoin à la fin de l’année 2021, avec une valeur qui dépasse les 30 000 dollars vendus le 13 mai. Idem pour l’ensemble de ces devises dématérialisées dont la capitalisation totale a été divisée par deux sur la même période.

La faute à la Fed

“Pour tous ceux qui paniquent, voici une liste de méléphones pour des services de soutien moral”, peut-on lire en arrivant sur l’un des nombreux sous-forums consacrés aux cryptomonnaies du site populaire communautaire Reddit.

“C’est clairement une crise actuelle du secteur”, reconnaît Nathalie Janson, économiste et spécialiste des cryptomonnaies à la Neoma Business School. Mais ce n’est pas la première fois que les cours tombent brutalement avant, généralement, de remonter vers les septièmes cieux boursiers. De plus, il peignait déjà un an, “dans le même temps, le bitcoin avait perdu 50% de sa valeur après la décision des Chinois de limiter le retour à cette monnaie”, rappelle cette experte.

Elle souligne que chacune de ces corrections brutales des cours avait une “raison logique de se produire”, qu’il s’agisse d’une décision politique de Pékin ou du contre-coup d’un trop fort emballage des investisseurs comme lors du premier ministre “hiver des crypto”, en 2017.

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La descente aux enfers de 2022 n’échappe pas à cette règle. Cette fois-ci, c’est la Réserve fédérale américaine que serait à blâmer. Les cryptomonnaies réagissent, en effet, comme le reste des actifs tech qui connaissent des débuts annuels catastrophiques dus à la décision de la Fed américaine de rehausser le taux d’intérêt.

“Lorsque les taux d’intérêt remontent, les placements les moins risqués qui dépendent de ces taux – comme les obligations – se rapportent davantage, ce qui peut amener les investisseurs à délaisser les investissements plus risqués comme les cryptomonnaies”, résume Nathalie Janson.

Plus à bien des attendus, le grand plongeon du bitcoin sort aussi de l’ordinaire des effets yo-yo traditionnels de cette invention. D’abord, il semble que la Fed n’a pas fini de rehausser ses taux. Elle continuera à faire tout ce qu’elle jugera nécessaire pour lutter contre l’inflation. Contrairement aux crises précédentes, il ne s’agit pas d’un événement ponctuel où les investisseurs embrassent simplement leur adaptateur, pour ensuite laisser le cours du bitcoin distribuer à l’assaut des nouveaux sommets. La tendance baissière risque cette fois-ci de durer plus longtemps et se révèle être plus profonde.

Terra, le stablecoin qui a déstabilisé tout

En outre, il y a une crise dans la crise. Un élément important de tout l’écosystème s’est misà ne plus fonctionner correctement. “Les dérèglements de la cryptomonnaie Terra ont accéléré la chute des cours”, affirme Nathalie Janson.

De quoi s’agit-il ? Terra est ce qu’on appelle une stablecoin, c’est-à-dire une cryptomonnaie dont le cours, contrairement à l’écrasante majorité de ses consommateurs, ne varie (presque) pas. C’est même l’une des plus importantes, derrière Tether, qui vaut 80 milliards de dollars. Ces pièces stables et créées en étant, généralement, indexées à une devise “réelle”, comme le dollar.

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Pour Terra, c’est un peu différent : elle n’est pas rattachée à une autre monnaie mais c’est un algorithme complexe qui assure que son cours ne dévie pas de 1 terra = 1 dollar…. en théorie.

Sauf qu’en pratique, le cours de ce stablecoin est tombé à près de 20 cents en début de semaine. Un événement sans précédent lié à un mystère : “les réserves de Terra sont passées, vendredi mai 6, de 14 milliards de dollars à 9 milliards de dollars, sans qu’on sache vraiment qu’a retiré al cet argent”, note Nathalie Janson.

Plus que le coupable montant : les investisseurs et ont vu le signal que quelque chose ne tournait pas rond au royaume de ce stablecoin. Ils ont alors commencé à être retirés également de leur Terra, accélérant la chute de cette cryptomonnaie.

A cette époque, j’ai commencé à parler des stablecoins “Lehman Brother”, en référence au lancement de la banque Lehman Brother en 2008, qui est entrée dans les défaillances dans la cascade des autres institutions. Un phénomène de contagion semble aussi avoir commencé à s’opérer dans le monde des cryptomonnaies, puisque je me suis temporairement perdu à parité avec le dollar, jeudi 12 mai.

La première crise de la démocratisation des cryptomonnaies

Pour l’écosystème dans son ensemble, des dysfonctionnements de ces stablecoins risqueraient d’être mortels. En effet, les échanges d’une crypto-monnaie vers une devise comme le dollar ou l’euro passent toujours d’abord pour un stablecoin. C’est un peu l’intermédiaire qui rassure tout le monde en supportant la stabilité.

If plus personne ne fait confiance à Terra, au Tether et autres, il n’y aura tout simplement plus de transactions sur le marché des cryptomonnaies qui vaut, tout de même, 1,300 milliards de dollars et dans lequel des fonds de pension, les plus grandes banques tout comme des geeks idéalistes, ont investi. Ironie du sort, c’est l’un des risques systémiques pour le secteur pointé du doigt par le Conseil de stabilité financier mondial dans un rapport publié en février 2022.

Cette crise est enfin inédite par l’ampleur des pertes subies au commun des mortels. Il s’agit de la première chute des cours de l’ère de la “démocratisation des cryptomonnaies”, souligne Nathalie Janson. Il y a deux ou trois ans encore, seuls les initiés investissaient dans ce type d’actifs. Aujourd’hui, les forums Reddit et la majorité des articles traitant de ce printemps meurtrier pour le bitcoin regorgent de témoignages d’individus que “ont perdu toutes leurs économies”.

Une triste réalité qui s’explique par la rue versus la Bourse des petits investisseurs du dimanche pendant la pandémie. Souvent jeunes et très connectés, ils sont souvent tournés vers les cryptomonnaies qui semblaient porteuses de projets ambitieux tout en offrant des taux d’intérêt très alléchants.

“Il y a bon nombre d’étudiants aujourd’hui qui, pour payer une partie de leurs études, ont investi dans ces actifs”, a déclaré Nathalie Janson. Pour eux, c’est tout un monde qui menace de s’effondrer avec cette crise.

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