Avant le barrage contre le Paris FC : « Dans les années 1930, Sochaux, c’était le PSG »

Sur la pelouse du stade Charléty, ce Mardi Soir, le FC Sochaux-Montbéliard (FCSM) disputera le match le plus important de son histoire depuis 2014, et sa relégation en deuxième division. Les Francs-Comtois, qui n’ont pas terminé à la 5e place de la L2, se sont en effet disputés un barrage d’accession sur la pelouse du Paris FC (quatrième). Le vainqueur de cette rencontre affrontera ensuite Auxerre (troisième) à l’Abbé Deschamps, vendredi, puis, en cas de succès, le 18e de Ligue 1, dans les matchs aller et retour (les 26 et 29 mai).

Le chemin conduisant les Sochaliens à un retour vers l’élite apparaît donc long et escarpé, mais le seul fait qu’ils l’empruntent constitue un petit événement, puisqu’ils restaient sur sept saisons ternes en L2. A cette occasion, le journaliste parisien Jean-Baptiste Forray, auteur passionnant de l’ouvrage Au coeur du grand déclassement (Cerf), consacré aux liens qui ont uni Peugeot et Sochaux entre 1928 et 2015, retrace les temps forts de cette histoire commune.

« Comment vous est venu l’idée d’écrire ce livre ?
Le point de départ, c’est la petite phrase prononcée par la directrice espagnole du sponsoring de Peugeot en 2019, Isabel Salas Mendez, sur Europe 1, à propos d’un événement reprise du FC Sochaux, alors à l’agonie. Elle a déclaré : « Le football, c’est un sport que ne va pas du tout avec nos valeurs. Il véhicule des valeurs populaires, alors que nous, on essaie de monter en gamme ».

L’ouvrage « Au cœur du grand déclassement » a été publié en mars aux éditions du Cerf. (RD)

Sur le moment, ce côté ”nous n’avons pas les mêmes valeurs” à fait l’effet d’une gifle sur les lignes de production de Sochaux, berceau de Peugeot. Jusqu’en 2015, le club et le constructeur ne réalisent qu’un. Je me suis qu’il y avait un historien à raconter sur le passage d’un capitalisme à la papa à une économie mondialisée dans laquelle la culture d’entreprise devient quantité négligeable.

Avez-vous un privilège personnel avec le FC Sochaux ?
Absolument passé. J’ai posé, pour la première fois, un orteil dans la région de Montbéliard quand j’ai commencé à travailler sur ce livre, juste avant le grand confinement, en février 2020. C’était à l’occasion d’un match Sochaux -Le Mans qui n’est pas resté dans les annales (1-0, le 7 février 2020). Mais je ne suis pas tout à fait un journaliste parisien comme les autres.

« Le mécène Jean-Pierre Peugeot fut le pionnier du foot professionnel dans l’Hexagone. Il a fait venir de stars internationales »

J’ausculte la fracture territoriale pour La Gazette des Communes, la bible des collectivités. Je suis aussi un aficionado des Canaris et j’ai toujours vu dans les lions de Sochaux à Nantes de l’Est, avec ses footballeurs maison et son goût du beau jeu. More la défaite, sur le fil, des Nantais en finale de la Coupe de la Ligue 2004 face à Sochaux (1-1, 4-5 aux tab) a été pour moi une blessure à vif.

Vous insistez sur l’ailleurs dans votre ouvrage sur l’importance de ce succès en Coupe de la Ligue pour Peugeot et le FSCM…
Oui, c’était le premier trophée après le Championnat de France en 1938 et la marque d’une dernière communion entre la société Peugeot, surnommée “La Peuge”, et leur équipe fanion. Avant le match, les chaînes de production défendent les couleurs du club. Le constructeur avait affrété des trains entiers pour les travailleurs qui montaient, pour certains, pour la première fois à la capitale. Le capitaine de l’équipe Benoît Pedretti était un gars du coin, l’attaquant vedette «PAF», Pierre-Alain Frau, également. Quand le débutant visite son annuelle à « la Peuge » avec les autres joueurs, l’un claquait la bise à son père qui bossait là, l’autre à son frère.

Benoît Pedretti a célébré la victoire en Coupe de la Ligue, en 2004, avec Pierre-Alain Frau derrière lui.  (N. Luttiau/L'Equipe)

Benoît Pedretti a célébré la victoire en Coupe de la Ligue, en 2004, avec Pierre-Alain Frau derrière lui. (N. Luttiau/L’Equipe)

En travaillant sur l’histoire commune entre un constructeur et son club, y at-il une période précise que vous a particulièrement interessé ?
J’ai été frappé par les récits des premiers pas du centre de formation en 1974. Les jeunes pousses, Bernard Genghini et Joël Bats, sont alors les ouvriers du pied. Ils se logent dans des préfabriqués occupés auparavant par des OS (Ouvriers spécialisés) yougoslaves. Lorsque l’une des minutes est écoulée, leur formateur Pierre Tournier réveille le demain toutes les chambrées à six heures du matin pour des tours du terrain d’entraînement. Le FC Sochaux est dirigé par un proche ingénieur de la famille Peugeot, Jacques Thouzery. On sonne au film Coup de tête(réalisé par Jean-Jacques Annaud en 1979) et à la phrase du patron du club et de l’usine de Trincamp interprété par Jean Bouise : « J’entretiens once imbéciles pour en calmer 800 autres qui n’attendent qu’une occasion pour s’agiter… »

De quelle manière l’engagement de Peugeot dans le FC Sochaux a-t-il évolué pour évoluer au fil des années ?
UN À l’origine, en 1928, le club a été créé pour écarter la main-d’œuvre des vertiges des bistrots et de la mauvaise influence des syndicats. Le patron Jean-Pierre Peugeot fut alors le pionnier du foot professionnel dans l’Hexagone. C’est un fait venu des stars internationales. Dans les années 30, Sochaux, c’était le PSG. Mais après la destruction d’une partie de l’usine pendant la guerre, l’heure n’était plus à la folie des grandeurs. Le grand chambellan de Peugeot Maurice Jordan a eu cette formule: «Une machine, plutôt qu’un footballeur». Un credo qui reste. Au terme de sa longue histoire avec le FC Sochaux, Peugeot n’était d’ailleurs plus un mécène, plus qu’un organe de précaution, voire une simple banque.

Quelle est la principale raison qui explique votre désengagement de Peugeot au sein du FCSM en 2015 ?
Cela faisait quelques années que le coeur n’y était plus chez Peugeot. Au truculent Jean-Claude Plessis, c’est arrivé en 2008 à la tête du club Alexandre Lacombe, qui portait aussi la remise au carré des comptes que sur le ballon rond. Lorsque les journalistes qui ont réclamé sont prévenus le 4-4-2, ils ont répondu : “Je ne connais pas le modèle de voiture…” Les choses se sont produites en 2014-2015. Le bâtisseur, à cette époque, est au bord du gouffre. La famille Peugeot doit lâcher le volant du groupe. Le nouveau PDG Carlos Tavares vient du camp d’en face, Renault. Il n’a que faire du FCSM. « On n’a pas de chance, on est tombé sur le seul Portugais qui n’aime pas le foot »m’a dit un supporter, David Desgouilles.

Les supporters sochaliens sont-ils encore nostalgiques de la période où le club appartenait à Peugeot ?
Sous sa carapace de père peinard, l’ancien président du Supporter Club et retraité de Peugeot-Sochaux Jean-François Bonnet en a toujours gros sur la patate. Le public de Bonal n’a pas oublié cette pub dans vos colonnes, une semaine avant l’annonce de la vente du club en 2014 : « Un Renard (NDLR : du nom de l’entraîneur Hervé Renard) et once lionceaux vont combattre. Peugeot, supporter du FC Sochaux-Montbéliard après 1928. » Ce coup de Jarnac, personne ne l’a pas avalé. « Jamais plus, je n’achèterai de Peugeot. Ma 207, j’ai envie de la flanquer dans le mur », j’ai fait confiance au président de l’association des supporters Planète SochauxFabrice Lefèvre.

J'ai passé une annonce pour l'équipe le 17 mai 2014. (DR)

J’ai passé une annonce pour l’équipe le 17 mai 2014. (DR)

Le stade Bonal était plein samedi à l’occasion de la réception de Dijon (2-2). Pensez-vous que l’engagement actuel qui entoure le club prouve que la page Peugeot déverse enfin le tour dans le cœur des supporters ?
Cette saison a une saveur de revanche. Avec un enfant de Bonal, Omar Daf comme entraîneur, « PAF » qui s’occupe des jeunes, des joueurs locaux comme Maxence Prévot, Sochaux a gardé son âme. C’est miraculeux après les années terribles connues qu’a le club après la vente. Souvenons-nous de cette phase, entre 2018 et 2019 où il n’était plus qu’un satellite club d’un consortium espagnol, Baskonia.

Le responsable de la billetterie ne parle pas un mot de français. Elle utilisait Google traduction pour ses campagnes d’abonnement. Cela a donné des slogans baroques comme « rejoignez le rugissement ». Sur les flyers promotionnels, le lion historique est désormais remplacé par un félin déniché sur une banque d’image. On n’en est plus du tout là aujourd’hui. Les supporters se sont interrogés sur les intentions du propriétaire chinois et sur la personnalité du président Samuel Laurent. La page Peugeot ne sera tournée que le jour ou Sochaux remontera en première division, à la fin du mois, j’attends.

À vous écouter sur l’impression que vous êtes devenu supporter du FCSM au fil de votre enquête…
À coup sûr ! Et j’ai découvert, à l’occasion de la sortie de ce livre, que je ne connais pas de Séoul pour aimer onze doubiste. Sochaux bénéficiaire d’une côte d’enfer. C’est le petit qui n’a pas peur des gros. C’est aussi un peu l’affiche de campagne de François Mitterrand, le représentant en 1981 en candidat socialiste d’un village, la nostalgie de la France d’avant. Une époque, pas si lointaine, celle d’avant l’arrivée des princes du Qatar au PSG, où avec Auxerre, Sochaux et Lens, mais aussi Gueugnon et Guingamp, les petites villes damaient régulièrement le pion aux métropoles et glanaient des titres.. »

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