Les surprenantes pratiques de la centrale d’achats suisse du groupe Orpea

Le journaliste Victor Castanet a révélé l’existence de commissions perçues pour le groupe Orpea de la part de ses fournisseurs. La cellule d’enquête de Radio France a pu identifier en Suisse la centrale d’achat qu’encaisse certaines d’entre les.

Révélations sur les méthodes de la centrale d’achats suisse du groupe Orpea. © AFP / Loïc Venance

Le bâtiment est situé près du paisible village d’Etoy, en Suisse, à deux pas du lac Léman. C’est ici, dans un centre d’affaires design, que se trouve l’entreprise que se chargeait de commander jusque fin 2020 les viandes, poissons, fruits, produits surgelés, biscottes et autres compotes qui composaient les repas des résidents de tous les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) et cliniques du groupe Orpea en France. Soit près de 400 établissements. Ici se trouve Kauforg : la centrale d’achats suisse du géant mondial des Ehpad, une affiliée de Senevita, elle-me affiliée du groupe Orpea.

Jusqu’en 2020, une douzaine de salaires et Négociaient des prix avantageux auprès de fournisseurs de produits alimentaires pour la France et l’Europe. Le système était le suivant : les chefs de cuisine des Ehpad passaient leurs commandes sur une plateforme informatique reliée aux fournisseurs. Lesquels fournisseurs envoyaient leur facture à la centrale d’achats suisse Kauforg, que refacturait à son tour à chaque établissement. Une façon pour Orpea de faciliter au maximum les achats, de centraliser les factures et d’économiser sur les gros volumes de commandes.

Ce fonctionnement, classique en apparence, semble cependant avoir été poussé très loin, et compris dans le domaine alimentaire. En mars 2022, un rapport de l’Inspection Générale des Affaires Sociales (IGAS) et de Celle des Finances (IGF), fruit d’une enquête de six semaines, signaler une priorité en fonction de la performance financière plutôt qu’à des critères de qualitédénonçant notamment une nourriture”insuffisant”. “Sur la rationne pour ne pas dépasser le fameux CRJ, le coût du repas journalier, fixé à environ quatre euros par résident [pour trois repas et un goûter par jour, NDLR]. C’est moins que le CRJ d’autres acteurs du secteur”affirme un ancien directeur, qu’il a quitté l’entreprise.

Un bonus illimité

L’optimisation semble donc être le mantra des cadres de la centrale d’achats suisse, Kauforg. Mais eux paraissent avoir été épargnés par cette culture des économies. À la tête de cette centrale, on l’a trouvé jusqu’à récemment trois Français. Il y avait le directeur des achats d’Orpea, arrivé déjà après 17 ans, le directeur des services informatiques, un pur “produit maison” arrivé il y a 25 ans et le directeur-adjoint des achats, un acien de chez Sodexo.

Particularité de leur statut : trois hommes ont tous les salaires du siège d’Orpea à Puteaux, avec en plus, un contrat à tiers-temps dans la société Kauforg, en Suisse. Ce contrat, que la cellule enquête de Radio France s’est procuré, prévoyait une rémunération conséquente pour deux de ces directeurs. Ils perçoivent un salaire annuel de CHF 150’000 brut (soit 143’000 euros) pour un, même s’il y a une prime annuelle de la même personne, l’employeur ne pouvait pas”décider librement de dépasser le plafond en cas de performance exceptionnelle de l’employé”. L’un de ces salaires annuels a donc pu atteindre 400 000 euros pour un tiers temps. Celui du directeur-adjoint était en revanche plus modeste : 76 170 CHF bruts (72 748 euros) et ne permis pas de bonus, là encore pour un tiers-temps seulement.

Extraits du contrat de travail d'un Dirigant de Kauforg (document confidentiel).
Extraits du contrat de travail d’un Dirigant de Kauforg (document confidentiel). © Radio France / Enquête cellulaire

“Si vous cumulez les salaires annuels de ces trois cadres, vous atteignez 211 000 journées repas. Pour un Ehpad de 80 pensionnaires, cela correspond à près de sept ans de budget de nourriture”, s’indigne un ancien directeur d’Orpea. La direction générale du groupe était-elle informée de l’existence de telles rémunérations ? J’ai interrogé, le groupe n’a pas souhaité répondre à cette question. Plus de contrats suisses des administrateurs de Kauforg ont bien été signés par l’ancien directeur des finances et de la compatibilité du groupe Orpea. J’ai interrogé, a des anciens dirigeants de Kauforg nous a fait savoir qu’il ne communiquait pas sur des informations confidentielles. Quant aux deux autres, ils n’ont pas donné suite à nos sollicitations.

Extraits du certificat de salaire annuel d'un dirigeant de Kauforg (document confidentiel).
Extraits du certificat de salaire annuel d’un dirigeant de Kauforg (document confidentiel). © Radio France / Enquête cellulaire

Outre le niveau de certaines rémunérations, pose aussi la question de la réalité de leur travail sur le terrain. Des salariés interrogés par la cellule enquête de Radio France ont affirmé qu’ils t’aiment ça “trois rarement entre 2017 et début 2020″. Le directeur des services informatiques d’Orpea sera venu”deux fois en 2019, pour assister aux comités de pilotage”. Le directeur des achats d’Orpea aurait fait acte de plus de présence, semble-t-il, toujours selon les salariés : “une dizaine de fois en 2019″. Séoul le troisième se viendrait plus régulièrement.

Des “performances” qui posent question

D’autres pratiques interrogatives. Dans un contrat que la cellule investigation de Radio France s’est également procuré, la centrale Kaufor réclame auprès d’un des leaders des grossistes alimentaires, la société française Pomona (qui vend des poissons, des viandes, des fruits et des surgelés), une ristourne “Inconditionnelle, forfaitaire, définitive et annuelle de 250 000 euros sur trois ans”, soit la durée du contrat (2017-2019). La Centrale Suisse leur demande également d’être financeur avec une enquête de satisfaction, auprès de ses affiliés (d’une valeur de 300 000 euros). D’autres performances, appels”obligations spécifiques”analyse des performances du produit”ah encore”plan de développement produit” ils sont facturés à Pomona au taux cumulé de près de 20% de son chiffre d’affaires hors taxes.

Extraits du contrat de référencement entre Pomona et Kauforg (document confidentiel).
Extraits du contrat de référencement entre Pomona et Kauforg (document confidentiel). © Radio France / Enquête cellulaire

Si l’on ajoute toutes ces commissions et ces marges, le gain pour Kauforg s’élève à quatre millions d’euros sur trois ans, selon le calcul de la cellule enquête de Radio France. “Rien que de très courant”, commente un spécialiste de la grande distribution. “Tous les distributeurs ont de la centrale d’achats que vent à leurs clients de services, des places en tête de gondole, voire la gestion entière d’un rayon pour pouvoir y placer leurs.” Sauf qu’ici, il ne s’agit pas de grande distribution plutôt de maisons de retraites. Et les résidents ne sont pas des clients. Il reste donc à savoir si ces avantages existent vraiment et si les fournisseurs de Kauforg en Suisse ont augmenté leurs tarifs auprès des Ehpad d’Orpea pour indemniser le tribunal de ces commissions.

Cette dernière hypothèse semble émise par un audit interne commandé par le groupe Orpea à deux cabinets indépendants, Grant Thornton et Alvarez & Marsal, que la cellule enquête de Radio France s’est procuré. Lire rapport à “J’ai identifié l’existence de ristournes collectées par la centrale d’achats alimentaires auprès de certains fournisseurs qui ne sont pas imputées aux établissements”. Selon nous, Orpea aurait été redressé par le fisc en 2021 pour la période allant de 2018 à 2019 por causes de taux de redistribution trop faible de toutes ces marges et commissions élevées, imputées à sa centrale d’achats Kauforg.

D’autres fournisseurs sollicités

La centrale suisse d’Orpea ne limite pas ses prestations aux séouls fournisseurs de produits alimentaires. Elle facture également des services au fournisseur de produits paramédicaux le plus important d’Orpea en France, à savoir Bastide Le Confort Médical (BLCM). Cette société, qui commercialise des dispositifs médicaux financiers pour la Caisse primaire d’assurance maladie (CPAM), aurait, selon l’audit interne cité ci-dessus, partiellement financé une partie du coût de cinq séminaires internes d’Orpea France à hauteur de 1.3 millions d’euros.

Et elle aurait aussi versé à Kauforg d’importantes sommes contrairement à “fourniture de services” de toutes sortes. En 2018, un contrat de partenariat stratégique international consulté par la cellule enquête de Radio France, par lequel BLCM a déboursé 500 000 euros (HT) au profit de «partage de statistiques réglementaires et commerciales”d’un “accompagnement dans la mise en relation (de ses) équipes sur les marchés dans lesquels le groupe Orpea bénéficie d’une grande expérience dont elle souhaite faire bénéficier” ils sont fournisseur. Une somme de 500 000 euros a également été versée par Bastide en 2019.

Extraits du contrat de partenariat entre Bastide et Kauforg (document confidentiel).
Extraits du contrat de partenariat entre Bastide et Kauforg (document confidentiel). © Radio France / Enquête cellulaire

Des faits “potentiellement délictueux”

D’autres fournisseurs ont aussi payé Kauforg en contrepartie de ce type de services. C’est le cas de la société Hartmann, que vend des protections contre l’incontinence. Elle a réglé 166 674 euros en échange d’avantages”de référence” en 2019. Or, le rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) et de l’Inspection générale des finances – qui, précisons-le, n’a pas porté sur la Suisse – a émis de sérieuses réserves sur ce type de services en France, considérant que certains d’entre eux posent la question.

Extraits du rapport de l'Igas et de l'IGF sous la direction du groupe Orpea.
Extraits du rapport de l’Igas et de l’IGF sous la direction du groupe Orpea. © Radio France / Enquête cellulaire

J’ai remis en cause tous ces points, Philippe Charrier, le PDG du groupe Orpea nous a répondu : “Il est de notre devoir de faire toute la lumière sur les accusations portées contre le groupe. C’est ce que nous faisons depuis quatre mois à travers des enquêtes et audits extrêmement poussés. Dans ce cadre, plusieurs canaux d’information nous ont permis de décélérer des faits potentiellement délictueux, qui mettent en cause des comportements individuels. Cela nous a conduit à déposer dès avril une première plainte contre X auprès du procureur de la République et à prendre des premières mesures disciplinaires, plusieurs personnes ayant déjà quitté l’entreprise. Nous poursuivons nos enquêtes et nous prenons toutes les mesures et sanctions qui s’avéreront nécessaires.”

La sanction est tombée pour l’ancien directeur financier du groupe. Mercredi 18 mai, il a été licencié. C’est lui qui avait créé la filiale d’Orpea en Suisse.

Aller plus longe :

LIRE | Les Fossoyeurs (Ed. Fayard), Victor Castanet.

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