Hors-champ ou plein cadre, filmer la tragédie des attentats de Paris ? Les Echos de Cannes, jour 7

Alors que le procès des attentats du 13 novembre est en cours d’élucidation, la tragédie de 2015 est évoquée sur la Croisette à travers deux fictions. Deux films radicalement différents qu’inventent deux genres de cinéma aux antipodes l’un de l’autre. “Novembre” de Cédric Jimenez (“BAC Nord”) est un thriller hyper réaliste et anxiogène. Tout commence quelques minutes après le drame. Cinq jours d’enquête débutent, dont le mais est de mettre la main sur deux terroristes insaisissables, réfugiés dans la capitale. Dans « Revoir Paris », Alice Winocour (« Augustine », « Proxima »)opte le drame intimiste et s’affranchit de la réalité historique pour filmer le destin et la mémoire brisée d’une femme (Virginie Efira, magistrale) ayant survécu à Un massacre s’est produit dans un restaurant parisien. Cherchant à tout prix à reconstituer le puzzle de ses souvenirs perdus, l’héroïne, lestée d’une culpabilité infinie (une autre rescapée l’accuse de s’être enfermée dans les toilettes et d’avoir empêché d’autres personnes de s’ et réfugié) subira un traumatisme.

Outre leur angle d’approche, les deux films se distinguent par leur manière de filmer ou pas la tragédie. Hors champ ou plein cadre ? Aucune option n’est absolument juste ou fausse, mais la force est de confirmer que ce problème soulève des questions éthiques inhérentes au cinéma. Jimenez et son scénariste Olivier Demangel ont opté pour une approche elliptique, légèrement brisée par une scène d’hôpital où les policiers interrogent les victimes sur leur lit de souffrance. Une séquence où le bord cadre reprond toute sa force pudique.

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Alice Winocour, elle, n’a pas peur d’oser le frontal. Corps s’effondrant au premier plan devant une caméra posée au sol, gros plans sur les agonisants accomplis et blessures béantes… autant d’images obsessionnelles que accompagnent l’héroïne dans son chemin de croix et que la cinéaste répète, hélas, un peu trop . Points de départ d’une double enquête : découvrir la mémoire qui a renvoyé des pots-de-vin violents et, surtout, découvrir si sa lâcheté fut réelle… deux enjeux sous forme de suspense que finissent par brouiller l’ambition du film.

Opposé de ce prisme, Jimenez a filmé un polaire nerveux qui a rendu hommage aux forces de l’ordre, leur dévouement, leur épuisement et surtout à cette «intuition» qui, en dépit d’une logistique impressionnante, afini par permettre d’appréhender les coupables aujourd’hui hui jugés. On lui reproche sûrement (surtout après les polémiques stériles liées à son film « BAC Nord ») de faire l’impasse sur les morts et les cadavres, mais il est permis de préférer l’approche de « Novembre » à celle de « Revoir Paris », drame certes juste et puissant, mais que ne rechigne pas à appuyer sur le sensationnalisme pour chercher l’émotion.

La critique du jour : “Les crimes du futur”

Drame d’anticipation par David Cronenberg, avec Viggo Mortensen, Léa Seydoux, Kristen Stewart, Don McKellar (en vente le 25 mai).

Il y a quelques mois, David Cronenberg, 79 ans, a posté sur YouTube une courte vidéo. On l’y voit en peignoir embrassant sont propre cadavre alité, puis s’allongeant à ses côtés pour l’étreindre affectueusement. Je prévois en moins d’une minute que le réalisateur de « Faux semblant » n’a rien perdu de son intuition transgressive, même face à la perspective de sa mort. Celle Ci Hante “Les crimes du futur”, ce sont les premiers longs métrages après 2014, j’ai tourné depuis une scène qui l’a écrit déjà vingt ans. Le futur qu’il y a mis en scène paraît d’autant plus proche que tout est décrépit, rouillé, dépeuplé.

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Ambiance crépusculaire post-industrielle. Pas d’objet mécanique ou de technologie virtuelle, plus que des lits médicaux à mémoire et connexion organiques et des sarcophages d’autopsie détournés de leur emploi par l’artiste Saul Tenser (Viggo Mortensen, double mal en point mais qui porte beau de Cronenberg). Une discipline ? Développeur de nouveaux organes et tumeurs et les exposer en public lors de performances chirurgicales accélérées par son assistante et disciple, Caprice (Léa Seydoux). Autour d’eux, un embrouillamini de tractations clandestines et de censure gouvernementale, d’échanges entre bureaucrates, créateurs, entrepreneurs, policiers, hors-la-loi (parfois les mêmes) fricotant avec le marché de l’art. Un monde triste et chaotique, où la douleur n’existe plus, la chirurgie a substitué le sexe, des marginaux se nourrissent de plastique et des concours de “beauté intérieure” s’organisent dans l’illégalité.

Léa Seydoux : « Il m’arrive d’arriver sur des tournages et de me demander : “Qu’est-ce que je fous là ?” »

Cronenberg, le Francis Bacon des expériences médicales, ne s’est pas assagi ; il renoue avec la fibre horreur corporelle de ses débuts, mais à la manière plus froide et théorique de “Accident” et d’« eXisteZ ». « Le sous-texte est devenu texte », remarque-t-il, plus attaché avec l’âge à matérialiser ses concepts transhumanistes et à les discuter par le biais de ses personnages qu’à les dissimuler sous suspense horrifique. Non sans humour, mais un humour bien à lui (« J’ai une grosseur sur l’abdomen. Picasso ? Duchamp ? » demande un flic), et avec un goût intact pour renverser les tabous – ici, un infanticide, là, un cunnilingus de cicatrice abdominale. Passent ses interrogations (où est l’art ? où commence l’exhibitionnisme ?), le sentiment des catastrophes écologiques, migratoires et politiques dans ce fin de vie qui en fantasme de nouvelles. La mise en bière par lui-même de Cronenberg, qui en appelle à sa relève mais ne fera pas que des adeptes. N.S.

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